Tsar Nicolas II
La visite du tsar Nicolas II en France (octobre 1896) — 130e anniversaire
Voici un résumé développé de la conférence :
Introduction et contexte
François Asselineau ouvre sa présentation en citant un proverbe africain qu'il affectionne : "Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens." C'est précisément dans cet esprit qu'il a choisi de traiter ce sujet : revenir sur un moment fondateur des relations franco-russes pour mieux comprendre ce que ces relations ont été, et ce qu'elles pourraient redevenir. L'occasion est le 130e anniversaire de la visite du tsar Nicolas II et de son épouse l'impératrice Alexandra Fedorovna en France, du 5 au 9 octobre 1896 — un événement qui a laissé des traces durables et tangibles, à commencer par le pont Alexandre III, visible à quelques centaines de mètres du lieu où se tient la conférence.
Un contexte géopolitique tendu : la France isolée, la Russie méfiante
Pour comprendre l'importance de cette visite, il faut remonter à 1870-1871. La défaite française face à la Prusse est un traumatisme national : la France perd l'Alsace-Lorraine, et en janvier 1871, le IIe Reich est proclamé dans la galerie des Glaces de Versailles — humiliation suprême. Bismarck, chancelier de fer du nouvel empire allemand, met alors en place une politique délibérée et systématique d'isolement diplomatique de la France. La IIIe République, qui émerge progressivement et un peu par inadvertance — grâce notamment à l'amendement Wallon — est perçue dans les cours européennes comme un régime instable, issu du chaos révolutionnaire, et donc peu fréquentable.
Du côté russe, la méfiance envers la France républicaine est encore plus profonde. La cour de Saint-Pétersbourg dirige un empire autocratique, avec un tsar, une religion d'État orthodoxe, et une hiérarchie sociale rigide. Face à elle, la France républicaine est perçue comme l'héritière directe de la Révolution — celle qui a coupé la tête à son roi, chassé plusieurs monarques, et dont la Marseillaise proclame la fin des tyrans. Le célèbre ouvrage du marquis de Custine, La Russie en 1839, dresse un portrait de la Russie comme une dictature féroce mais cohérente, dirigée par Nicolas Ier à la main de fer. Deux régimes plus opposés semblaient difficilement imaginables.
Le rapprochement : des intérêts convergents malgré les différences
C'est pourtant un faisceau d'intérêts convergents qui va progressivement rapprocher ces deux nations que tout semble séparer. Plusieurs événements accélèrent ce mouvement dans les années 1880.
En 1879, la signature de la Duplice — traité d'aide mutuelle entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie — inquiète la Russie, qui se sent encerclée par les puissances centrales. En 1884, la conférence de Berlin redistribue les colonies africaines au profit de l'Allemagne, qui met la main sur ce qui deviendra la Tanzanie, la Namibie, le Togo, une partie du Cameroun et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. La montée en puissance de Berlin est manifeste et préoccupante pour Saint-Pétersbourg. Puis en 1890, le kaiser Guillaume II — jugé par François Asselineau bien moins habile que Bismarck — refuse de renouveler le traité de réassurance avec la Russie, traité qui garantissait une forme de neutralité mutuelle. C'en est trop pour le tsar Alexandre III.
Dans le même temps, la Russie a un besoin urgent de capitaux étrangers pour financer son développement industriel. Elle cherche des investisseurs. En 1887, Sadi Carnot, ancien ministre des finances, devient président de la République française. Dès 1888, un premier emprunt russe est placé sur la place de Paris : des épargnants français achètent des obligations russes, finançant ainsi les infrastructures et l'industrie du tsar. Ce mouvement de capitaux est le ciment économique du rapprochement politique.
Le tsar Alexandre III, géopoliticien pragmatique — comparé par François Asselineau à François Ier qui n'avait pas hésité à s'allier avec Soliman le Magnifique contre les Habsbourg —, décide de passer au-dessus de ses réticences idéologiques. Il tend la main à la République française, avec laquelle la Russie partage des intérêts stratégiques évidents : encercler les puissances centrales comme "deux mâchoires", disposer de capitaux contre matières premières et marchés, et rompre l'isolement diplomatique de la France que Bismarck avait soigneusement entretenu.
Les visites navales et l'alliance informelle (1891-1893)
Le rapprochement se concrétise par des gestes symboliques forts. En 1891, une escadre française se rend à Kronstadt, la grande base navale russe près de Saint-Pétersbourg. L'événement est marquant : Alexandre III accepte qu'on joue la Marseillaise devant lui — ce chant révolutionnaire qui appelle à la chute des tyrans. C'est un acte de dépassement de soi considérable pour un autocrate. Le 23 décembre 1891, la Russie passe commande de 500 000 fusils Lebel à la manufacture d'armes de Châtellerault — première coopération militaire concrète.
En 1893, la flotte russe de la Baltique effectue une visite retour à Toulon, puis remonte jusqu'à Paris. Dans toutes les chancelleries d'Europe, on parle désormais de l'alliance franco-russe, même si aucun traité formel n'a été signé. Le rapprochement est réel, progressif, fondé sur des intérêts mutuels bien compris.
En juin 1894, le président Sadi Carnot est assassiné à Lyon lors d'une exposition universelle. Il est remplacé par Jean-Casimir-Perrière — le plus jeune président de la République de l'histoire après Louis-Napoléon Bonaparte et, note le conférencier avec malice, Emmanuel Macron — qui aura au moins le mérite de ne rester que six mois au pouvoir. En novembre 1894, le tsar Alexandre III décède et son fils Nicolas II lui succède. En janvier 1895, Félix Faure est élu président de la République française. Le 26 mai 1896, Nicolas II est officiellement sacré empereur et autocrate de toutes les Russies. Quelques mois plus tard, il se rend en France pour son tout premier voyage à l'étranger.
Les trois protagonistes
Félix Faure, 55 ans, issu d'une famille bourgeoise, est un homme de la République bien installée. Il accueille un couple impérial jeune et rayonnant : Nicolas II a 28 ans, son épouse Alexandra Fedorovna — née Alix de Hesse-Darmstadt, princesse allemande convertie à l'orthodoxie — en a 24. Ils viennent d'avoir leur premier enfant, la grande-duchesse Olga. François Asselineau note une ironie tragique : Félix Faure mourra trois ans plus tard à l'Élysée dans des circonstances que la bienséance lui interdit de détailler, tandis que Nicolas et Alexandra seront assassinés à Iekaterinbourg en 1918, vingt-deux ans après cette visite triomphale.
Le jeune tsar ressemble physiquement à son cousin George V d'Angleterre. Il a été élevé dans l'amour du français — toute l'aristocratie russe de l'époque parlait français, comme en témoignent les romans de Dostoïevski, ponctués d'expressions dans cette langue. Il arrive en France avec une sincère bonne volonté, imprégné des conseils de son père qui lui avait expliqué tout l'intérêt stratégique de cette alliance. Alexandra, de son côté, est allemande de naissance, et son accueil par le peuple français ajoute une dimension symbolique supplémentaire à cette réconciliation des peuples.
L'accueil populaire : deux millions de Français dans les rues
L'accueil à Cherbourg est chaleureux, mais c'est à Paris que la réception dépasse toute attente. On estime que deux millions de Français se massent dans les rues de la capitale pour apercevoir le tsar et l'impératrice — soit environ 5 % de la population totale du pays, qui compte alors environ 40 millions d'habitants. C'est un chiffre proprement vertigineux, qui témoigne de l'émotion populaire que suscite cet événement.
Il faut replacer ça dans le contexte de l'époque : en 1896, il n'y a ni télévision, ni radio, ni internet. Les distractions publiques sont rares. Mais au-delà du spectacle, François Asselineau souligne que les Français ressentent quelque chose de plus profond : la reconnaissance internationale. Depuis 1871, la France était traitée comme un État pestiféré, tenu à l'écart des grandes puissances. L'arrivée en grande pompe de l'autocrate de toutes les Russies signifie que la France est de nouveau reconnue comme une grande puissance. Le blocus diplomatique voulu par Bismarck vole en éclats.
Les Français, note-t-il avec humour, ont beau avoir coupé la tête de leur roi, ils adorent les histoires de monarchie — et c'est toujours vrai aujourd'hui. Voir arriver ce jeune couple impérial, beau, élégant, parents d'un premier enfant, a quelque chose d'une fascination romanesque. François Asselineau évoque même un "petit côté Lady Diana" dans la réception qui leur est réservée.
Le grand jeu de la République : fastes et diplomatie
La République sort le grand jeu, digne d'un Louis XIV. Les Champs-Élysées sont pavoisés, les rues décorées, Paris illuminé à giorno grâce à l'éclairage public hérité du préfet Rambuteau — celui à qui l'on doit aussi les Halles, l'obélisque de la Concorde et les perspectives de l'Arc de Triomphe — et magnifié depuis par le préfet Haussmann. Paris, "Ville Lumière", offre un spectacle féerique que le tsar n'a jamais vu.
Au programme : soirée de gala à l'Opéra de Paris, réception à l'Hôtel de Ville sous les acclamations, dîner d'État à l'Élysée avec plus de 2000 invités et un menu de vingt plats — que François Asselineau énumère avec délectation : huîtres marinées, consommé aux nids d'hirondelle venu du Vietnam (colonie française récente), suprême de poularde aux truffes du Périgord, terrine de homard toulonnaise, bartavelle rôtie, foie gras à la parisienne, glaces aux avelines, gaufres condés... Le tout servi en petites portions rapidement enchaînées, précise-t-il, comme il l'a lui-même constaté lors d'un dîner d'État en Chine aux côtés de Jacques Chirac.
La soirée à la Comédie-Française est également soigneusement orchestrée : le tsar se voit réciter un poème grandiloquent du Parnassien José-Maria de Heredia, suivi d'extraits du Cid de Corneille et des Femmes savantes de Molière — une vitrine de la culture française classique, du Grand Siècle présenté dans toute sa splendeur.
François Asselineau note avec ironie qu'on imaginerait mal aujourd'hui quelqu'un déclamer à Vladimir Poutine : "Tu es le phénix de la Renaissance de la Russie."
La pose de la première pierre du pont Alexandre III
L'acte le plus symbolique et le plus durable de la visite intervient le 7 octobre 1896 : Nicolas II pose la première pierre du pont Alexandre III, ainsi nommé en hommage à son père, l'initiateur du rapprochement franco-russe. Le pont sera achevé pour l'Exposition universelle de 1900. Avec ses armoiries des deux nations, ses lampadaires Art nouveau, ses allégories dorées, il demeure l'un des plus beaux ponts de Paris et le témoin architectural de cette alliance.
Une médaille commémorative est frappée pour l'occasion — François Asselineau en présente un exemplaire de sa collection personnelle, une pièce en bronze argenté. Au revers, on lit la liste des protagonistes : Nicolas II, Alexandra Fedorovna, Félix Faure, le président du Conseil Méline — à qui l'on doit le fameux tarif protectionniste Méline, que François Asselineau défend avec conviction ("quand on protège, on développe l'industrie ; quand on ne protège plus, on la détruit") —, ainsi que le commissaire général de l'Exposition universelle de 1900.
La Monnaie de Paris et le souvenir de Pierre le Grand
La visite de la Monnaie de Paris est l'un des moments les plus raffinés et les plus habiles de tout le programme diplomatique. On y conduit Nicolas II pour lui montrer les médailles commémoratives frappées lors de la visite de Pierre le Grand en 1717 — souvenir que les érudits du Quai d'Orsay ont opportunément exhumé.
François Asselineau rappelle l'anecdote : en mai 1717, Pierre le Grand, 45 ans, 2,03 m, arrive à Paris et rencontre le jeune Louis XV, 7 ans et quelques, dans l'hôtel de Lesdiguières. Dans un geste qui stupéfie la cour mais ravit l'enfant-roi, Pierre le Grand l'empoigne et le soulève dans ses bras. Ce geste de familiarité tonitruante restera dans les mémoires. Un tableau commandé sous Louis-Philippe en immortalisera la scène — on peut le voir aujourd'hui au château de Versailles.
En 1896, on montre à Nicolas II la médaille frappée en l'honneur de son ancêtre lors de cette visite de 1717, portant l'inscription latine Acquirit eundo ("elle acquiert des forces dans sa course"), puis on frappe devant lui, en direct, une médaille à son effigie. Le message est clair et flatteur : vous êtes le nouveau Pierre le Grand. C'est, dit François Asselineau, "de la diplomatie de haut vol" — recevoir un jeune souverain de 28 ans encore intimidé et lui signifier qu'il s'inscrit dans la lignée du plus grand réformateur de l'histoire russe.
La médaille au profil de Nicolas et Alexandra — œuvre du graveur Chaplain, l'équivalent fin-de-siècle du grand Duvivier — est remise à l'empereur dans un écrin en maroquin bordeaux, et à l'impératrice dans un écrin en maroquin blanc. Félix Faure reçoit la sienne en argent.
Le sens géopolitique de l'alliance : un texte prophétique
François Asselineau conclut en lisant longuement la préface du livre commémoratif publié après la visite par Le Temps (ancêtre du journal Le Monde, précise-t-il avec malice) et le Nouveau Temps de Saint-Pétersbourg, rédigée par un membre de l'Académie française. Ce texte, écrit en 1896, est d'une clarté et d'une lucidité saisissantes.
Il y est dit que la France et la Russie n'ont aucune rivalité sur aucun point du monde, que leurs intérêts commerciaux ne s'opposent nulle part, que les capitaux français permettent à la Russie de développer son industrie et ses infrastructures militaires, tandis que la Russie offre à la France un placement sûr et avantageux. L'auteur anticipe même une "conflagration européenne" possible — nous sommes 18 ans avant 1914 — et affirme que si elle éclate, Russes et Français seront "du même côté contre les mêmes ennemis". Il emploie le mot "détente" — que Charles de Gaulle utilisera 70 ans plus tard dans sa politique soviétique — pour décrire l'effet stabilisateur de cette alliance sur l'Europe.
Le texte évoque aussi la guerre de Crimée (1854), où Français et Russes s'étaient affrontés, pour souligner que cette guerre n'a laissé "aucun germe de haine" dans les âmes des deux peuples — qu'ils se comprenaient et s'estimaient même dans la lutte. C'est cette capacité à tourner la page et à agir selon les intérêts profonds des nations que le François Asselineau admire et souhaite voir imiter.
Conclusion : un vœu pour l'avenir
François Asselineau termine sur une note résolument politique. Il rappelle que l'alliance franco-russe de 1914 a permis d'éviter l'invasion totale de la France — c'est l'offensive russe sur le front est qui a contraint l'Allemagne à dégarnir ses forces à l'ouest, rendant possible la victoire de la Marne. Il souligne également le rôle décisif de l'URSS dans la défaite du nazisme, citant son grand-père qui lui répétait que la libération de la France était due avant tout aux Russes, et non aux "Amerlocs".
Citant la "prophétie" de de Gaulle à Alain Peyrefitte en 1966 — "à chaque fois que la France a été en bons termes avec la Russie, ça a été un grand moment de son histoire ; à chaque fois que nous avons été en mauvais termes, ça a été une catastrophe" — il forme le vœu qu'un futur président de la République française ait la sagesse de renouer avec Moscou, quels que soient les dirigeants russes du moment, parce que la France "ne peut pas faire autrement que de redevenir les meilleurs alliés avec le grand, l'immense peuple russe."
Note : la conférence, de ton clairement pro-russe et souverainiste, mêle érudition historique réelle, nostalgie d'une "grande diplomatie" franco-russe, et prises de position politiques assumées sur la guerre en Ukraine et la politique étrangère française actuelle.
Cordialement.
Patrice Cali
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